Hugues Sibille - Bandeau

[Entretien] Hugues Sibille, grande figure de l’ESS, témoigne pour la Fondation RTE

Acteur incontournable de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) en France, Hugues Sibille, président de la Fondation Crédit coopératif et du Labo de l’ESS, met son expertise au service de la Fondation RTE (Réseau de Transport d’Electricité) dans le cadre de la réalisation du bilan de ses 8 années d’action.

Pourquoi avez-vous accepté de participer à l’enrichissement de ce bilan ?

Hugues Sibille : J’ai accepté parce que j’ai une bonne opinion de la Fondation RTE, et parce que je pense que, de manière globale, les fondations et l’ensemble des structures qui financent des projets d’ESS doivent faire ce travail d’évaluation et de mesures d’impact. On ne peut pas être que des distributeurs d’argent. Il faut aussi se préoccuper de ce que cela produit comme effets.

Comment définiriez-vous l’action de la Fondation RTE ?

HS : C’est l’action d’un mécène, d’une structure dont la vocation est de distribuer de l’argent et de le distribuer gratuitement à la différence d’un banquier ou d’un établissement financier. C’est un mécène qui finance des porteurs de projets identifiés selon des critères propres à la Fondation que je comprends comme étant des critères proches des principes et valeurs de l’ESS, et respectueux d’une approche environnementale, durable.

Que pensez-vous du soutien qu’un acteur comme la Fondation RTE peut apporter à ces femmes et ces hommes qui œuvrent sur les territoires ruraux ?

HS : Premièrement un apport financier. Et deuxièmement, un apport de reconnaissance et d’insertion dans des réseaux. Cela vous donne une notoriété, cela vous permet de rencontrer des gens, de crédibiliser votre projet… Il me semble que la Fondation RTE apporte ces deux éléments tout à fait importants.

J’ai vu qu’il y avait eu une baisse significative du nombre de projets soutenus, puisqu’on était à 68 projets en 2010 et 30 en 2015.

Complètement ! C’est un choix de la Fondation.

HS : Je me suis dit qu’on voulait être plus sélectif pour mieux instruire les demandes et peut-être mieux suivre les projets qui ont été sélectionnés. Il y a donc une volonté de qualité et de sélectivité (je ne veux pas porter de jugement), qui est intéressante, mais qui fait que, dans le même temps, il y a moins de bénéficiaires. En tout cas, il y a une très belle pérennité des projets parce que 88 % d’entre eux existent toujours plusieurs années après. Cela veut dire que vous les avez bien choisis et que vous leur avez apporté des choses qui font qu’ils existent toujours. C’est important parce que dans le monde rural, mais aussi dans le milieu de l’ESS, pour avoir des résultats il faut de la durée.

Que pensez-vous de la typologie des structures soutenues ?

HS : Je vois qu’il y a 90 % d’associations soutenues. Cela ne me surprend pas. Je trouve que c’est assez normal. J’ai également vu avec intérêt, parce que je suis le père de ce statut, qu’il y a 3 % de Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) soutenues. Je trouve qu’on a là une entreprise d’avenir car elle permet de réunir sur un projet d’entreprise économique plusieurs partenaires intéressants : des bénévoles, des salariés, la collectivité locale… De ce fait, ce sont des structures qui ont une capacité entrepreneuriale plus forte.

Cela me fait penser à un article dans lequel vous mentionniez le fait que ces acteurs de l’ESS devaient être des entrepreneurs. Vous employez le mot « entrepreneur ». Parfois, c’est un gros mot en matière d’ESS.

HS : Oui mais je pense qu’on confond dans ce pays le mot « entrepreneur » avec la notion de « chef d’entreprise marchande ». Être entrepreneur recouvre un sens plus large : c’est la capacité à prendre des risques, des initiatives, à s’adapter au monde, sans que le seul but soit nécessairement de dégager des profits. Je crois absolument au fait que l’ESS doit avoir des entrepreneurs. Vous savez, très souvent, les gens qui créent des associations sont entreprenants, c’est-à-dire qu’ils se bougent pour créer une association. Il y a un truc qui n’existe pas et après il existe. C’est cela entreprendre finalement. Je crois que c’est indispensable dans le monde rural en particulier.

Quelles sont, d’après vous, la ou les spécificités de l’ESS en milieu rural ?

HS : L’importance de l’accompagnement des projets. En milieu urbain, vous trouvez quand même beaucoup plus d’expertise – juridiques, financières – et de de systèmes d’accompagnement autour de vous. Quand vous êtes dans une ville moyenne ou grande, vous avez la boutique de gestion, la Chambre de commerce, la plateforme d’initiatives locales, le réseau Entreprendre… enfin, il y en a des dizaines et des dizaines. En revanche, quand vous êtes en zone rurale, l’environnement humain pour accompagner votre projet est beaucoup plus restreint. Avant de financer il faut avoir des projets accompagnés. On sait que les projets accompagnés sont plus solides et disparaissent moins que ceux qui ne le sont pas. C’est une dimension propre à l’ESS que d’avoir une capacité d’accompagnement de projets ruraux avant même le financement.

On assiste au développement de nouveaux fondements économiques avec de nouvelles logiques. Quelle est votre analyse sur cette économie de demain ?

HS : Il est difficile de dire ce que sera l’économie de l’avenir comme cela.

Dans les tendances que je vois et qui concernent l’ESS, il y a, premièrement, la révolution digitale qui est une transformation en profondeur. C’est-à-dire que cela modifie des systèmes de production, de distribution, de consommation, de gestion de l’épargne, beaucoup de choses et on n’en est qu’au début. À l’intérieur de cela, c’est là où je dis qu’on ne peut pas lire dans le marc de café, on peut très bien avoir une économie collaborative, mais qui reste très capitaliste dans ses fondements, c’est-à-dire avec des entreprises dont la finalité est de dégager des profits pour les actionnaires et de la valeur pour les actionnaires. Ou, on peut essayer d’avoir une économie collaborative qui repose sur des principes de l’économie sociale. Je continue à défendre cela, parce que je crois que c’est une économie qui est plus humaine, plus équitable, plus juste.

Ensuite, dans les enjeux de cette économie par rapport aux thématiques de l’ESS, il y a la question des inégalités de revenus et de patrimoine qui atteignent des niveaux tels que c’est presque un danger pour l’économie marchande à l’échelle de la planète. Ce niveau d’inégalité peut susciter des espèces d’implosion ou d’explosion du système qui ne sont pas bons. Là aussi, cela me conduit à dire, soit que l’économie marchande s’autorégule, soit que les pouvoirs publics la régulent. Moi, je n’aime pas trop les choses qui sont régulées par l’État. Donc, il faudrait soit que l’économie marchande s’autorégule, soit que l’économie sociale joue un rôle de vertu en proposant une économie moins inégale plus susceptible d’intéresser les gens. Au cours des vingt dernières années, l’intérêt du grand public pour l’ESS a fortement augmenté précisément parce qu’elle est une économie porteuse de sens.

Le troisième point, pour moi, dans l’économie de demain, c’est l’équilibre entre l’innovation technologique et l’innovation sociale. Aujourd’hui, quand on regarde les sommes mobilisées pour faire de l’innovation technologique, c’est énorme ! Comme on est dans une économie concurrentielle mondiale, on est obligé de le faire. Mais il me semble qu’à l’échelle de la planète, il faut essayer de rééquilibrer non seulement les financements, mais l’intérêt politique mis sur l’innovation pour se préoccuper davantage d’innovations sociales. Finalement, de quoi souffre notre société aujourd’hui ? Est-ce d’une insuffisance des innovations technologiques ? Je n’ai pas tellement l’impression. On souffre beaucoup plus de problématiques humaines sociales. Je pense que l’ESS, là, peut jouer un rôle, ainsi que des fondations comme la vôtre, la mienne. On a un rôle, à mon avis, tout à fait essentiel pour financer de l’innovation sociale, pour la dupliquer, pour lui permettre d’avoir un effet sur la société. Il ne faut pas simplement de l’innovation sociale en disant : « ils ont fait un truc génial à tel endroit, c’est formidable ! ». Cela touche 0,001 % de la population. Il faudrait que cette innovation sociale ait des effets de taille significative pour que les gens se logent mieux, s’éduquent mieux, accèdent à la culture, restent enracinés, et que cela leur permette de vivre agréablement tout en se disant qu’on est dans une économie du monde et que cela ne nous fait pas peur de se dire qu’on va passer ses vacances en Asie ou qu’on achète tel truc qui vient d’un autre pays. Moi, je me méfie de l’enfermement territorial. Je pense que ce n’est pas non plus une bonne chose, mais on n’a pas encore trouvé l’équilibre entre les deux.

Je vous remercie pour votre témoignage…

HS : Le fait que vous me demandiez de témoigner dans le cadre de ce bilan me paraissait tout à fait intéressant. La Fondation est impliquée sur les thèmes de l’ESS et de la ruralité, et c’est quelque chose qui est très important pour moi. Le monde rural a souvent été en France un terreau d’innovation, et je trouve que c’est bien qu’on en parle et qu’on s’en préoccupe.